Visages des faubourgs V

Visages des faubourgs V

André Pappathomas : dialogues

André Pappathomas est un compositeur et un chef de chœur installé dans l’église Sacré-Cœur-de-Jésus, au coin d’Ontario et d’Alexandre-de-Sève, depuis bientôt vingt ans. Autodidacte pluridisciplinaire, il a développé sa propre technique d’improvisation vocale pour ensemble vocal et en fait profiter de nombreux groupes du quartier, dont le plus récent est Le Grand Chœur de Centre-Sud, une initiative de Voies culturelles des faubourgs. Je l’avoue, je savais déjà qu’André Pappathomas était une personne extraordinaire avant d’avoir le mandat de faire ce portrait. Connaître son parcours ne fait qu’éclairer davantage la passion qui l’habite.

Expert autodidacte

André est forcé de quitter l’école a seulement 17 ans, alors que sa mère et sa grand-mère sont toutes deux mourantes. Il n’y est jamais retourné (du moins, pas en tant qu’élève) et n’a donc aucune formation académique en musique. Toute sa démarche artistique est une performance dégagée de tout carcan scolaire. Il s’est initié lui-même à la musique, en écoutant, en apprenant à entendre et à développer une oreille créatrice à partir de ce qu’il recevait. Bien plus que simplement entendre, il a appris à poser son attention différemment sur la réalité qui l’entoure. Il s’est entouré de plusieurs musiciens qui l’ont accompagné dans cet apprentissage. Il explore la basse, le jazz et l’électroacoustique, durant les années 1980, et collabore avec de nombreux.ses artistes de différents horizons.

C’est « un peu par hasard, un peu par effronterie » qu’il crée une chorale alors qu’il n’a jamais dirigé d’ensemble, ni même vraiment chanté. En 1993, prend forme un chœur de 28 voix qui interprète des poèmes d’Antonin Artaud, « le personnage qui [lui] a appris le plus à propos de la musique ». Ce chœur est Mruta Mertsi, toujours actif aujourd’hui. Il dit avoir appris à diriger des chœurs en dirigeant des chœurs et en demandant conseil à celle et ceux qui l’entouraient. Curieux de nature, André s’est cultivé en lisant énormément. Les artistes qui ont inventé leur propre langage ou transformé le langage en musique tiennent une grande place dans son œuvre : Claude Gauvreau, Antonin Artaud, Kurt Schwitters et autres. L’interdisciplinarité habite sa pratique depuis longtemps. Il a notamment eu l’occasion de participer à plusieurs éditions de Chœurs et chorégraphes avec Tangente et l’Agora de la danse. André est d’ailleurs très reconnaissant envers Dena Davida, cofondatrice, directrice artistique et commissaire de Tangente, et Francine Bernier, directrice générale et artistique de l’Agora, qui ont joué un grand rôle dans ce projet un peu fou : « Elles y ont cru ». Il a aussi exploré les arts visuels entre autres avec un concert inspiré de la série des Papes hurlants du peintre Francis Bacon ou encore dans des concepts d’installation et de performance comme Point de fuite, présenté au Musée des Beaux-Arts du Québec en 2008. La Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal lui a permis l’été dernier de mettre en place une grande exposition de ses propres œuvres d’art visuel en parallèle d’une série de concerts et de conférences autour de la voix : La voix, espace public. Ce fut l’occasion de faire dialoguer sculptures et voix, de faire entendre les sons cachés dans la matière et de sculpter l’air.

Cette disposition à puiser dans les autres arts pour nourrir sa musique l’a en plus mené à enseigner la création interdisciplinaire à l’UQAM pendant 8 ans. C’était un cours sans cursus imposé qui lui permettait une grande liberté. Il devait alors approfondir ses connaissances de notions de philosophie et de sociologie qu’il désirait enseigner afin de compléter sa pensée. Finalement, « ça a été la plus intense période d’étude de ma vie. »

La voix : espace public, espace sacré

Entendre parler André Pappathomas de la voix est un peu découvrir une religion au fond de sa propre gorge. Il a développé au fil des années une technique qui lui est propre : l’improvisation contrôlée pour ensemble vocal. C’est un travail inédit où chaque personne doit trouver sa voix : « Pour moi, la voix de chacun.e est un matériau grand, précieux et unique. On peut même considérer que nous avons chacun.e en nous-même un chant qui nous est propre. Il devient aussi vertigineux d’amener un.e soliste professionnel.le à rejoindre ce chant en lui ou en elle que n’importe qui. ». Il dit qu’il est plus facile d’obtenir d’un.e interprète un chant juste quand il ou elle interprète un chant qui lui est propre. Mais quelle justesse ? Ceci renouvelle la notion de justesse en musique : « Au-delà de la justesse des notes, c’est la justesse de ce que tu offres, de ce que tu émets ». André continue d’apprendre sans cesse en écoutant les autres, leur musique intérieure. « Je découvre la musique, j’apprends la musique à travers leurs créations, celles qui sont en eux, en elles, et qu’on ne leur avait jamais demandé de chanter jusque là ». Ces mélodies uniques sont souvent l’amorce de ses compositions, la musique répond à cet élan : tout est une question de dialogues.

Ne pas avoir reçu de formation académique permet à André Pappathomas une plus grande liberté, une approche plus instinctive, qui l’a amené à développer ses propres méthodes. Cette technique d’improvisation unique est ce qui le distingue. Il a pu l’explorer dans le projet Souffle(s), réunissant dix chœurs de dix origines culturelles différentes, Le Grand Chœur de Centre-Sud, mais aussi dans ses divers Chœurs brefs et ses ateliers à la Place des Arts avec des groupes de malentendants, de non-voyants ou avec les Impatients. L’expérience avec les malentendants, toute récente, l’a particulièrement ému. Travailler la voix de celle et ceux à qui l’on a dit toute leur vie de ne pas utiliser leur voix et d’en faire un concert est une pratique hors du commun. Il les a emmenés à sentir la vibration dans leur corps, une première pour un des participants, qui découvrait sa voix à l’âge de 60 ans.

Avec cette technique, « chacun.e fait son propre geste de création en formant sa voix, nous convie par le biais de sa voix à reconnaître une certaine forme de mystère ». Les vibrations de la voix font résonner bien plus que le son : il y a quelque chose d’à la fois intime et universel dans l’écho d’une voix humaine. L’un des endroits de prédilection d’André pour faire résonner ces chants est l’église Sacré-Cœur-de-Jésus. Il y organise des concerts annuels au profit des banques de dépannage alimentaires du quartier pour redonner à la communauté dans laquelle il est établi depuis plusieurs années. Au tout début des années 2000, il avait même une toute petite salle de concert au coin d’Ontario et La Visitation – là où se trouve actuellement la boulangerie La Cannoise – où il tenait des ateliers d’éveil musical pour les tout-petits. Une salle miniature comparée à l’église où il accueille maintenant les choristes. Il aime l’acoustique des églises et l’effet qu’elle produit en renvoyant la voix : « Tout lieu d’élévation de la voix est un lieu d’élévation de l’esprit… Tout lieu d’écho est un temple ». Chants sacrés ou profanes se trouvent resacralisés par la résonnance des souffles.

André Pappathomas est un être de passion et il donne envie de croire au mystère ; de la voix, de la communauté, du dévouement, des échos.

En savoir plus sur André Pappathomas: http://andrepappathomas.com/

Un texte de Virginie Savard

André Pappathomas, concert Le Grand Choeur du Centre-Sud
crédit photo: Toma Iczkovits