VISAGES DES FAUBOURGS VII

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VISAGES DES FAUBOURGS VII

Danièle de Fontenay : tout pour les artistes

Danièle de Fontenay est l’une de ces bâtisseuses sans qui le paysage culturel de Centre-Sud serait bien différent. En 1980, à partir des Enfants du paradis où elle travaille avec Gilles Maheu, elle cofonde la compagnie de création Carbone 14. En 1981, elle fait partie des cofondateur.trice.s du théâtre Espace libre qu’elle coordonnera pendant 13 ans. Son plus grand projet demeure l’Usine C, fondée en 1994 dans l’ancienne usine Alphonse Raymond, qu’elle dirige depuis maintenant près de 25 ans.

Arrivée de sa France natale en 1967 pour un court séjour à l’Expo 67, elle tombe sous le charme de Montréal qui est alors en pleine ébullition sociale et culturelle et décide de s’y installer. Dès 1975, elle travaille avec Gilles Maheu, son ancien professeur de mime, aux Enfants du paradis, puis elle cofonde avec lui Carbone 14 en 1980. L’année suivante, avec des membres du Nouveau théâtre expérimental et d’Omnibus, elle cofonde Espace libre. Le nom fait référence au livre L’espace vide de Peter Brook, l’une des figures du nouveau théâtre qui inspirent les trois compagnies à créer hors des sentiers battus. Espace libre a été une expérience extrêmement formatrice pour elle : « J’ai entre autres eu la chance de travailler auprès de Jean-Pierre Ronfard qui était un homme brillant et un artiste dont la vision et la conception de la création ont été inspirantes et pleines d’enseignements. Sa philosophie et sa grande expérience nous ont permis d’éviter de nombreuses erreurs. C’est lui par exemple qui nous a ralliés à la règle de l’unanimité qui régissait toutes les décisions du conseil d’administration et cela nous a forcé.e.s à discuter, à réfléchir davantage et à faire preuve d’intelligence. Personne ne pouvait se sentir lésé.e puisque chacun.e disposait d’un droit de veto. Mais en 13 ans, un seul veto a été déposé » se rappelle-t-elle. C’est aussi à Espace libre qu’elle fonde le festival Théâtre d’ailleurs qui accueille des productions de partout dans le monde et qu’elle commence à tisser des liens internationaux. « Quand nous avons fondé Espace libre, les subventionnaires trouvaient l’emplacement trop excentré et ne croyaient pas que le public s’y déplacerait. Pourtant, en 13 ans à Espace libre, nos salles ont toujours été pleines ».

Carbone 14 connaît à cette époque un succès retentissant. Leurs créations phares comme Le rail et Le dortoir ont révolutionné le théâtre québécois et ont tourné partout dans le monde. Il s’agissait toujours des projets de grande envergure. Pour le Rail, ils ont littéralement fait poser un rail de chemin de fer dans Espace libre, avec des tonnes de terre et de cailloux : « En entrant, le public était saisi par l’odeur de tourbe et de terre. C’était une expérience immersive totale ».  Avec de tels projets, Carbone 14 rêve d’avoir son propre lieu. Alors que Danièle marche dans Centre-Sud, elle voit l’ancienne usine à confitures et marinades Alphonse Raymond en vente. L’usine Raymond, grâce aux architectes Saucier + Perrotte et à la vision des deux cofondateurs, est devenue en 1995 l’Usine C, un centre de création et de diffusion de renommée internationale. « Après 13 ans, nous nous étions attaché.e.s à ce quartier ouvrier du Centre-Sud et nous tenions à y rester. Les théâtres qui se sont installés sur la rue Ontario jusqu’à la Maison de la culture Janine-Sutto (Frontenac) ont contribué au fil des ans à sa revitalisation. C’est un phénomène reconnu dans toutes les grandes villes, ce sont les artistes qui redonnent vie à des quartiers délaissés. »

Depuis maintenant tout près de 25 ans, le théâtre affiche l’une des programmations les plus multidisciplinaires, avant-gardistes et internationales du Québec. « Je suis fière d’avoir pu présenter chaque année des programmations qui mettaient de l’avant toute l’étendue de la création contemporaine – théâtre, danse, musique, arts numériques et visuels – et que le public soit toujours au rendez-vous. Il y a 20 ans, c’était une nouvelle approche ». Elle offre au public une occasion d’ouvrir ses horizons sur ce qui se fait ailleurs, mais aussi aux artistes de rayonner. Danièle a une foi inébranlable dans le travail des créateurs et créatrices et cherche toujours de nouvelles occasions leur permettant de se développer. Les collaborations internationales nées des festivals Temps d’images et Actoral, dont elle a créé les antennes montréalaises, sont d’abord des tremplins pour les artistes grâce aux échanges croisés de diffusion et de résidences artistiques. « Les artistes doivent pouvoir vivre de leur création et pour ça, ils et elles doivent jouer le plus possible. C’est pourquoi le développement de nouveaux marchés est si important ». Les résidences longues sont un autre de ses efforts pour permettre aux artistes de disposer de temps et d’espace pour permettre aux œuvres de naître et de se raffiner. Les trois artistes choisi.e.s ont accès 10 semaines par année, pendant trois ans, aux salles de répétition de l’Usine C : « La création prend du temps, et c’est d’abord ce qu’on leur offre ». Danièle de Fontenay a à cœur d’offrir au public et aux artistes les meilleures conditions possibles pour se rencontrer. C’est pourquoi, après 25 ans, l’Usine entrera bientôt en chantier pour améliorer l’expérience des artistes et du public et créer encore plus d’espace pour la création.

Cette grande femme de culture a reçu à la fin du mois de mai le titre de Chevalière de l’Ordre des Arts et des Lettres de la République Française pour souligner sa brillante carrière et sa contribution exceptionnelle aux liens culturels entre la France et le Québec. Mais pourquoi donner sa vie à la culture ? « C’est d’abord une raison bien simple, peut-être même égoïste : je ne peux pas vivre sans. Sans théâtre, sans poésie, sans cinéma. Pour moi, c’est aussi important que l’air qu’on respire. L’art n’est pas un luxe. Aujourd’hui, à l’ère anthropocène, alors que l’homo sapiens coupe la branche sur laquelle il est assis et où l’on doit tout remettre en cause, l’art nous permet de réfléchir ensemble aux enjeux auxquels nous faisons face. »

Pour Danièle de Fontenay, le théâtre est d’abord un lieu de rencontre : « Les arts vivants sont l’une des dernières occasions, l’un des derniers endroits où l’on peut se réunir, vivre une expérience commune, une sorte de communion. À une époque où l’on a plein d’ami.e.s sur les réseaux sociaux, mais où la solitude n’a jamais été aussi grande, le théâtre est un espace privilégié de rencontres et d’échanges. » C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Usine C s’assure d’avoir l’espace pour discuter ensemble : RDV_art, sciences et politique, Bords de scène et discussions publiques sont au programme. La collaboration avec deux chercheuses associées, affiliées à l’UQAM, vient d’un désir de décloisonner l’art et le savoir pour élargir l’expérience culturelle. Public, experts, universitaires et artistes ont plusieurs occasions de se rencontrer pendant l’année.

La saison qui commence en donnera d’ailleurs de nombreuses opportunités. Composée de plus de théâtre qu’à l’habitude, Danièle la décrit comme une saison engagée. Le monde est en crise, mais l’art peut nous aider à réfléchir, à orienter nos actions : « Les artistes sont des éponges, des antennes, qui captent l’état du monde et le transforment en un nouvel objet que l’esprit et le cœur peuvent comprendre. Une expérience artistique, tous genres confondus, nous permet de regarder sous un angle nouveau, plus loin » et c’est toujours plus loin que nous promet de regarder la programmation de l’Usine C.

Voir la programmation 2019-2020 de l’Usine C

Usine C
Crédit photo: David Kirouac